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Grand entretien

Dr Willy Pasini : «Avoir un enfant aujourd'hui est un acte de folie ordinaire»

Le Dr Willy Pasini est un psychiatre, psychanalyste et sexologue qui aime parfois provoquer pour mieux interroger. Fort de ses nombreuses années de pratique, il a vu la société se transformer, le rôle des parents se redistribuer et la place de l'enfant évoluer. Les nouvelles perspectives offertes par la procréation médicalement assistée ont, elles-aussi, contribué à construire des histoires d'enfant partagées entre plusieurs acteurs. Comment comprendre ces mutations ? Comment les accompagner ? Jusqu'où aller dans les nouveaux jeux de rôles et nouvelles transmissions ? Dans le cadre de nos grands entretiens sur les enjeux de la parentalité, nous rencontrons le célèbre docteur italien, professeur à l'Université de Genève, dont le dernier livre,  J’ai un enfant quand je veux (Odile Jacob) iterroge les parents et futurs parents d'aujourd'hui : quelle société veulent-ils fabriquer pour leurs enfants ? Quelle place souhaitent-ils donner à l'enfant dans leur vie ?

Comment l’histoire de la procréation a transformé le regard sur les enfants au fil des années ?

Dr Willy Pasini : Traditionnellement, l’enfant représentait un capital pour la famille, il permettait d’assurer la vieillesse de ses parents. Aujourd’hui, c’est l’inverse, avoir un enfant appauvrit au sens économique du terme. L’enfant est en compétition avec d’autres biens sociaux : voiture, voyage, carrière… L’enfant n’est plus un capital. Il appartient à l’univers du plaisir et du désir et se trouve donc en compétition avec les autres.

Aujourd’hui les femmes connaissent le décalage entre le temps biologique et le temps psychologique. Une nouvelle tension dans le désir d'enfant ?

Dr Willy Pasini : Notre époque met les femmes face à une contradiction. D’un point de vue biologique, l’âge de procréation idéal se situe entre 20 et 35 ans maximum, alors que l’âge social, qui signifie une bonne installation professionnelle et matérielle, inscrit souvent le désir d’enfant après 35 ans. Et c’est ainsi que nous voyons de plus en plus de femmes autour de 40 ans qui souhaitent avoir un enfant et qui ont besoin de procréation médicalement assistée (PMA). Elels sont frustrées que leur projet parental ne puisse pas s'envisager sur plus de temps. Alors que l'espérance de vie a nettement augmenté en queqlues années.

Selon vous, la congélation des ovules sera-t-elle la solution pour résoudre cette contradiction ?

Dr Willy Pasini : La congélation des ovules est la nouvelle liberté des femmes, c’est une petite révolution, comme l’a été la contraception. C’est un moyen d’aider la femme à choisir le moment de son désir d’enfant. Car il faut savoir que les ovules d’une femme plus jeune sont de meilleure qualité et que, si on veut optimiser les chances de succès d’une FIV, par exemple, utiliser les ovules de cette femme quand elle avait 25 ans, le jour où elle souhaite un enfant, par exemple à 40 ans aura une meilleure chance de succès. L’espérance de vie des femmes augmente, leur santé aussi. Une femme de 50 ans aujourd’hui est en meilleure forme physique qu’une femme de 50 ans du début du XXe siècle. Rien ne lui interdit donc de faire face à une maternité à un âge plus avancé que la biologie ne la destinait. En revanche, je ne suis pas favorable à ce que des femmes très âgées deviennent mères, on parle de décaler simplement de quelques années le projet maternel, pas de dizaines d’années. Cette évolution est inévitable selon moi, avec les évolutions sociétales du travail. C’est pourquoi des sociétés comme Apple ou Google ont proposé de prendre en charge la congélation des ovules de leurs salariées. Depuis, d’autres entreprises ont adopté la même mesure. Je sais qu’en France cette pratique n’est pas autorisée, mais elle est dans de nombreux autres pays.

Vous avez une proposition en revanche au sujet des mères porteuses, qui sont elles aussi illégales en France

Dr Willy Pasini : La question des mères porteuses est très différente car l’état de nos recherches ne nous permet pas d’en évaluer les conséquences pour l’enfant. D’une part, d’un point de vue psychanalytique, il existe des liens in-utero entre la mère et son fœtus qui permettent au fœtus de se développer dans de bonnes conditions. D’autre part, il existe des cellules « chimères » qui s’installent durablement dans les cellules de l’organisme, de la mère au fœtus et du fœtus vers la mère porteuse. Ceci montre à quel point, y compris d’un point de vue génétique, le portage d’un bébé dans un ventre étranger n’est pas neutre. Sans parler de la marchandisation des corps, comme en Inde où vous avez maintenant des cliniques où les hommes vendent leurs reins et les femmes louent leur ventre pour gagner quelques roupies…

Vous évoquez aussi dans votre livre, la transformation profonde du rôle des pères. Qu’est-ce qui a changé selon vous ?

Dr Willy Pasini : Les pères sont beaucoup plus impliqués dans l’éducation des enfants dès leur naissance et le partage des tâches avec la mère. En revanche, ils se positionnent davantage comme un copain et pas comme « re-père ». Alors que le père a un rôle essentiel à jouer dans la construction identitaire de l’enfant qui a à voir avec « la loi ».


Photo : Unsplash.com

Vous rappelez même les 10 points de la paternité heureuse selon le psychologue américain Henry Biller. Lesquels sont selon vous les plus importants ?

Dr Willy Pasini : Sur ce sujet je suis assez lacanien : le père, celui doit d’abord être celui qui pose les limites.
Ensuite, il est plus important de montrer l’exemple que de dire les choses, on a souvent reproché au père de ne pas assez parler, mais maintenant les pères, complices, parlent davantage avec leurs enfants, mais ne montrent pas toujours l’exemple «Faites ce que je dis, pas ce que je fais.» pourrait être leur nouvelle devise ! Dans ce cas, la parole n’a pas de valeur.
Il me semble important que le père ne soit pas autoritaire, mais qu’il incarne l’autorité. Si je devais donner une image, je dirais que le père doit être comme un guide de montagne, sécuriser, apporter son expérience, mais laisser aussi une part d’autonomie à chacun de ses «enfants de cordée»

Cette image somme toute assez traditionnelle du père, est-elle en adéquation avec les projets parentaux des couples homosexuels ?

Dr Willy Pasini : Au départ, j’étais assez réticent à l’homosexualité, puis j’ai observé les enfants de couples homoparentaux à San Francisco, et il apparaît que les enfants n’ont ni plus, ni moins, les mêmes problèmes que les autres. Il me semble que les couples de femmes homosexuelles ont moins de difficultés à s’insérer dans la société avec leurs enfants. Ce qui est important, c’est la maturité du projet parental et l’implication des parents quels qu’ils soient.

En cas d’insémination artificielle avec donneur anonyme, les parents doivent-ils en informer leurs enfants ou pas ? Sinon, n'existe-t-il pas un risque de référence manquante au père biologique dans l'histoire de l’enfant ?

Dr Willy Pasini : Je pense que ceci peut-être expliqué à l’enfant et faire partie de son histoire. Je revanche je ne suis pas très favorable à la traçabilité de cette origine, qui permettrait à l’enfant d’entrer en contact avec son père biologique. Car cela risque de limiter le nombre de donneurs. Aujourd’hui, le recours à une PMA avec sperme de donneur est fréquent en raison de la baisse de fertilité du sperme, c’est aussi un fait de société auquel nous devons faire face. Au Japon, où cette baisse de fertilité du sperme des hommes est particulièrement importante, il existe des millions d’enfants nés ainsi. Nous allons assister de plus en plus à ces procréations à multiples « acteurs ». Les donneurs de sperme ne souhaiteront plus le faire s'ils risquent d'être contactés plus tard par leurs enfants biologiques. 

Avoir un enfant, c’est aussi poser la question de l’âge dans le couple. Qu'observez-vous aujourd’hui ?

Dr Willy Pasini : Nous observons une configuration de plus en plus variée des âges des différents protagonistes. Les couples ne restent pas toujours ensemble toute leur vie, il y a des couples qui se défont et d’autres qui se refont, à différents âges, on pourrait même dire à tous les âges. Il est de plus en plus courant que des pères de plus de 50 ans, voire même de plus de 60 ans, souhaitent avoir un enfant avec leur nouvelle compagne plus jeune qu’eux. Mais le phénomène nouveau aujourd’hui auquel nous assistons, ce sont des femmes plus âgées en couple avec des hommes de 10 à 15 ans plus jeunes qu’elles. Certaines ont déjà eu des enfants et souhaitent en avoir un autre avec leur nouveau compagnon. D’où l’intérêt de la congélation des ovules.

Que diriez-vous aux parents d’aujourd’hui ?

Dr Willy Pasini : Je leur dirai que le désir de devenir parent est un acte de folie ordinaire !  Mais ce n’est pas parce que c’est une folie, qu’il ne faut pas le faire. Au contraire : il faut accepter ce grand plongeon dans l’inconnu. Cela a toujours été vrai, de tous les temps. Oui, il faut être fou pour devenir parent !

Willy Pasini, Avoir un enfant quand je veux, Editions Odile Jacob

Willy Pasini est psychiatre, sexologue et psychothérapeute. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels À quoi sert le couple ? (1996), La Force du désir (1999) et, Libre et parfois effrontée (2014). Il a vendu plus de 7 millions d'exemplaires dans le monde.

 

 

, Coach
Olivia Phélip est coach professionnelle certifiée. Elle accompagne notamment les pères et les mères dans leur chemin de parentalité. Elle est aussi directrice éditoriale chez Horay....
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