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Grand entretien

Pr. Israël Nisand: «Mobilisons-nous pour imposer une évaluation des maternités»

Marlène Schiappa, Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes vient d’annoncer l’élargissement prochain des conditions d’accès à la Procréation Médicalement Assistée (PMA), ce qui reviendra concrètement à autoriser les femmes homosexuelles à en bénéficier. Cette décision vous réjouit-elle ?

Pr Israël Nisand : Il s’agit d’une évolution sociétale. Ma position personnelle est claire sur le sujet et je me suis déjà exprimé à ce sujet en me déclarant favorable à une libéralisation. Pourquoi ? Pour pallier une hypocrisie. Aujourd’hui, la PMA est autorisée pour toutes les femmes, indépendamment de leur statut marital, dans d’autres pays, comme la Belgique par exemple. Résultat : des milliers de femmes françaises franchissent la frontière et vont bénéficier de la PMA à l’étranger. Souvent avec l’argent de la France d’ailleurs. Parce que la simulation de l’ovulation et les tests préalables sont souvent pratiqués en France. Puis, ensuite, ces grossesses et ces accouchements sont aussi suivis et pris en charge chez nous. Ma réflexion se porte aussi sur la posture bioéthique de la France, qui n’hésite pas à chasser vers l’étranger les femmes en difficulté. C’est ce que nous avons fait pour  l’IVG par le passé. En interdisant, vous induisez les effets pervers de l’interdit : les inégalités, les FIV mal réalisées par des marchands qui profitent de cette situation de détresse… La future loi aura le mérite de clarifier la situation et de placer notre société face à ses responsabilités.

Aujourd’hui, un couple sur cinq a recours à la PMA. Certains avancent même le chiffre d’un couple sur trois. Est-ce que vous confirmez ces chiffres ? Assistons-nous à une augmentation de l’infertilité des couples ?

Pr Israël Nisand : Non. Je n’ai pas vu d’augmentation de l’infertilité dans la « littérature internationale ». Il y a certes moins de spermatozoïdes dans les spermes, mais cela ne les rend pas moins féconds. Il n’y a pas plus de femmes infécondes. En revanche,  il y a plus de femmes âgées qui veulent un enfant.  Cela aussi est un phénomène sociétal. La moyenne d’âge des femmes qui ont leur premier enfant (primipares) a évolué dans notre pays : elle était à 22 ans dans les années 50, 26 ans en 1975. Aujourd’hui elle est au-dessus de 30 ans, avec les problèmes que cela peut poser. J’observe aussi  parfois une certaine forme d’impatience. On veut un enfant tout de suite quand on l’a décidé. Et si cela ne marche pas assez vite, on veut bénéficier tout de suite d’une aide médicale à la procréation.

Dans cette configuration de l’augmentation de l’âge moyen des primipares, êtes-vous favorable à la libéralisation de la congélation des ovocytes pour les femmes ?

Pr Israël Nisand : Absolument. Je n’accepte pas qu’on autorise les hommes à conserver leur sperme et qu’on interdise aux femmes de conserver leurs ovules !  La loi de 2015 demande aux femmes d’abandonner leurs cinq premiers ovules à une autre femme receveuse (pour remédier au manque de don d’ovule dans notre pays), pour ne garder que les suivants. Si les femmes n’en ont que cinq, tant pis pour elles. Je pensais que le Conseil Constitutionnel allait annuler cette loi au nom de l’égalité homme/femme. Non. Les décrets d’application ont été mis en place. Les femmes n’ont peut-être pas pris la mesure de cette injustice. Si vous prenez l’exemple d’une femme de 40 ans qui souhaite un enfant : elle va être soignée, parfois sans aucun résultat et à grands frais. Avec une conservation de ses ovules à l’âge de 32 ans, ses chances de grossesse à 40 ans seraient bien plus grandes et elle ne risquerait pas d’avoir besoin d'un don pour elle-même. J’espère que nous reviendrons sur cette limitation qui pénalise les femmes et fait peser sur elles seules la pression de l’horloge biologique.

Parlons  de la place des hommes : trouvez-vous qu’ils sont plus investis dans leur rôle de pères ? Avez-vous observé une évolution ?

Pr Israël Nisand : Oui, un grand changement. Très positif. Aujourd’hui, les enfants se font à deux. Le projet parental se conçoit à deux. Beaucoup de pères s’investissent désormais pleinement et sont présents. C’est un formidable progrès, pour les mères, pour les pères et pour les enfants…

Une polémique a été déclenchée par un groupe de femmes au sujet de ce qu'elles ont appelé les « violences obstétricales ». Une pétition envoyée à plusieurs Ministres a même a déjà recueilli plus de 37 535 signatures. Que répondez-vous à ces critiques envers votre profession ? 

Pr Israël Nisand : Deux  points pour vous répondre :

1.     S’il est facile d’apprendre à des médecins les gestes techniques et les conduites à tenir, il est en revanche beaucoup plus difficile d’enseigner le tact, la bienveillance et le fait de ne pas être qu’un simple technicien. Pourtant, nous essayons de le faire. Si certains gynécologues-obstétriciens se comportent mal, il s’agit d’un infime pourcentage en réalité. Donner une mauvaise image de notre discipline à cause de certains qui se comportent mal, ce n’est pas correct. Cela s’appelle une punition collective d’autant plus injuste que nous faisons un métier de haute pénibilité et que la plupart des praticiens et praticiennes l’assument avec courage et bienveillance.

2.     De plus, ces 10 dernières années, on a fermé une centaine de maternités en France. Et pendant ce temps, on n’a pas augmenté les moyens des autres. Beaucoup d’équipes sont en pré burn-out. Il n’y a pas assez de sages-femmes, peu de médecins… la qualité a baissé.  Nous demandons au gouvernement de vérifier la qualité des maternités. Tous les pays autour de nous le font, nous non. Nous allons nous mobiliser pour sortir de cette crise et recréer les conditions de la confiance avec les femmes. Nous sommes en train de travailler sur un label du CNGOF qui sera lancé en décembre prochain : « Maternité de qualité». Les maternités qui adhéreront  à ce label devront s’engager à respecter certains critères, comme la mise en place d’un projet de naissance obligatoire, ou l’information sur le taux d’épisiotomies et de césariennes de l’année d’avant affiché à l’entrée de la maternité…

Quelle est la réalité des chiffres sur les taux d’épisiotomie ?

Pr Israël Nisand : Marlène Schiappa  annonce 75% d’épisiotomies, alors que ce chiffre est inférieur à 10% dans de nombreuses maternités. Le dernier décompte officiel que nous avons  est celui de l’enquête périnatale de 2010 à 27%. On est donc forcément en dessous de ce chiffre aujourd’hui. En octobre nous connaîtrons les résultats de l’enquête sur  2016. La statistique de la maternité où je travaille  à  Strasbourg : sur 6500 naissances, il y a 4.5% épisiotomies. Voilà les vrais chiffres.
Je voudrais quand même rappeler qu’il s’agit  d’une décision  médicale, qui est prise, pour éviter des problèmes beaucoup plus graves, comme les ruptures du sphincter anal par exemple, qui laissent des séquelles à vie. Même si la majorité des accouchements se passe bien, il faut rappeler qu’il  existe parfois des difficultés : la médecine d’aujourd’hui permet de minimiser ces complications. On peut sûrement faire encore mieux. Mais, n’oublions pas que, jamais dans notre pays,  l’accouchement n’a été aussi sûr qu’aujourd’hui.

Pensez-vous que le cadre actuel de la conservation du cordon ombilical  doive être réformé ?

Pr Israël Nisand : Sur ce sujet, je ne suis pas du tout libéral. Le choix de la France est excellent. Nous interdisons une conservation à titre personnel. En revanche, nous avons créé des banques de cellules de cordon. Aujourd’hui, il y a suffisamment de conservations de greffons, pour répondre à tous les cas. Il est du reste préférable pour l’enfant de bénéficier d’un greffon d’une autre famille, plutôt que d’avoir son propre greffon.

Comment voyez-vous l’évolution de la Gestation Pour autrui (GPA) en France ?

Pr Israël Nisand : La France est fortement pourvoyeuse de projets de GPA à l’étranger où personne ne peut échapper à une certaine forme de commercialisation, celle même qu’on reproche à la GPA. Obliger les Français à passer par une GPA non éthique, parce qu’il n’y a aucune solution en France, c’est précipiter les couples vers des situations objectivement déplorables. Il me semble qu’il faudrait prendre le risque d’organiser chez nous la GPA pour en vérifier les modalités, proposer un encadrement (tout comme pour les greffes d’organes et les adoptions qui donnent lieu également à des commerces infâmes à l’étranger). Je propose de créer « des Centres de la parentalité » qui analyseraient les demandes et de temps en temps les autoriseraient comme  un traitement de l’infertilité utérine définitive (les femmes qui naissent sans utérus ou les femmes qui ont perdu leur utérus.)

Et s’il s’agit d’une demande masculine ?

Pr Israël Nisand : A titre personnel, je n’y suis pas favorable. Pour deux raisons:
1. La paternité est toujours une adoption.
2. Cela donnerait un appel d’air à la GPA du fait du nombre important de demandes et les femmes pourraient en être victimes. Pour la GPA, notre problème à tous, c’est l’instrumentalisation du corps des femmes, qui est hélas possible si on ne l’empêche pas.
Il serait important de laisser la décision d’appréciation à des comités de la parentalité (quitte d’ailleurs à ce que la décision soit prise par une instance nationale) et de garantir un encadrement strict des femmes. Il est préférable d'avoir une possibilité de GPA éthique en France, plutôt qu’une GPA forcément commerciale pour tous ceux qui sont contraints de se rendre à l’étranger ( et qui le feront, sauf à fermer les frontières). Car, une chose est sûre : les enfants nés par GPA à l’étranger, auxquels on ne donne pas de filiation maternelle, ni la nationalité française, sont punis à cause de la manière dont leurs parents s’y sont pris pour les faire advenir.

Tout au long de votre pratique, vous avez assisté à de grandes transformations dans le domaine de l’obstétrique. Avec le recul, que retenez-vous ?

Pr Israël Nisand : Une immense libération progressive des femmes. Dans les maternités, les femmes qui le souhaitent peuvent éviter la douleur de l’accouchement. Les salles d’accouchement ont changé. J’ai  assisté à toutes les immenses avancées : contraception, IVG gratuite, échographies, péridurales, césariennes bien maîtrisées, FIV … les conditions de la reproduction se sont améliorées dans des proportions incroyables ! Les femmes ont raison d’exiger d’être entendues et respectées. Mais, il est important que nous tissions des relations de confiance, et que nous gardions les progrès déjà accomplis, en ne faisant pas des économies de santé sur le dos des femmes.

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Olivia Phélip est directrice éditoriale d'Horay. Elle est aussi coach professionnelle certifiée....
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